Créer un jeu acousmatique : les coulisses de Fluctus Planetarium
Comment transformer une installation multimédia d’art contemporain en expérience ludique interactive ? Retour sur la genèse d’un projet transmedia singulier, où physique gravitationnelle et composition électroacoustique convergent vers une nouvelle forme de création collaborative.
D’une installation multimédia à un jeu interactif
Fluctus Planetarium naît en 2023 d’une collaboration artistique entre Louis Jeanne et moi-même. Conçue comme une installation pour 8 écrans géants accompagnée d’un dispositif électroacoustique 5.1, l’œuvre originale explore la rencontre entre projections visuelles abstraites et compositions musicales spatialisées.
Comme beaucoup d’œuvres d’art contemporain, Fluctus Planetarium fait face à un défi récurrent : la difficulté de trouver des sponsors et des lieux de représentation capables d’accueillir un dispositif aussi ambitieux. Six écrans géants, un système sonore multicanal, l’espace nécessaire… Les contraintes logistiques et financières limitent drastiquement les possibilités de monstration.
C’est de cette frustration qu’est née l’idée d’une transposition interactive : et si nous transformions cette installation en jeu accessible, permettant au public de découvrir et même de prolonger notre univers créatif ?
L’univers source : portraits déstructurés et gravitation musicale
Les planètes de Louis Jeanne
Le cœur visuel de Fluctus Planetarium réside dans les 8 planètes créées par Louis Jeanne selon un processus artistique fascinant. Partant de portraits nominatifs — visages identifiables et singuliers —, l’artiste les soumet à une déstructuration systématique qui les transforme en textures abstraites, mystérieuses, presque organiques.
Ces portraits décomposés deviennent ensuite les surfaces de planètes sphériques, créant un univers spatial où l’humain persiste sous forme de trace, de mémoire texturelle appliquée à des corps célestes.
Ma contribution musicale
Chaque planète possède sa propre identité sonore : huit compositions électroacoustiques que j’ai développées en dialogue avec les créations visuelles de Louis, développant des partitions acousmatiques à partir de ses textures. La spatialisation 5.1 de l’installation originale permet une immersion sonore où chaque monde résonne dans l’espace d’écoute, créant une symphonie planétaire en trois dimensions.

Partition manuscrite originale de Fluctus Planetarium – Extrait des compositions électroacoustiques développées en dialogue avec les créations visuelles de Louis Jeanne
Cette approche s’inscrit dans ma pratique habituelle de compositeur acousmatique, mais avec une contrainte nouvelle : faire dialoguer création sonore et univers visuel abstrait, dans un environnement spatial et gravitationnel.
Mécaniques ludiques : Quand la physique devient gameplay
Trajectoires gravitationnelles
Le principe de jeu de Fluctus Planetarium s’inspire directement de la physique céleste. Le joueur lance des météorites dans l’espace, mais contrairement à un jeu d’action classique, les trajectoires ne suivent pas des lignes droites prévisibles.
Sous l’effet de la gravitation des planètes, ces trajectoires s’incurvent, se déforment, créent des ellipses. Parfois les météorites entrent en orbite transitoire autour d’un monde, parfois elles s’écrasent à sa surface. Cette imprévisibilité contrôlée constitue le cœur du gameplay : apprivoiser les lois gravitationnelles pour atteindre ses objectifs.
Déclenchement musical par proximité
L’innovation majeure du jeu réside dans son système audio réactif. Plus une météorite se rapproche d’une planète, plus la composition musicale spécifique de ce monde devient audible. L’espace sonore devient ainsi un environnement d’exploration musicale : naviguer entre les planètes, c’est composer sa propre expérience d’écoute.
Cette mécanique transforme chaque partie en performance acousmatique improvisée, où les choix du joueur déterminent l’évolution du paysage sonore.
L’atelier de création : Démocratiser le processus artistique
La 9ème planète collaborative
Au-delà de l’exploration des huit mondes existants, Fluctus Planetarium propose une fonctionnalité révolutionnaire : l'atelier de création permet au joueur de construire sa propre planète en suivant exactement la démarche que Louis et moi avons développée.
Pipeline créatif complet
Le processus créatif se décompose en étapes précises :
- Import d’un portrait (format paysage requis)
- Déstructuration du portrait pour le transformer en texture abstraite
- Application de la texture à une sphère planétaire
- Paramétrage physique : taille, masse, champ gravitationnel, vitesse de rotation
- Sonification de la texture abstraite en objet sonore brut
- Retouche acousmatique de l’objet sonore pour créer une phrase musicale cohérente
- Intégration de la planète dans l’univers de jeu et test des interactions
Cette séquence révèle au public les coulisses techniques et artistiques de notre collaboration, transformant le joueur en co-créateur de l’univers de Fluctus Planetarium.
Innovation : La sonification comme processus créatif
De l’image au son
L’aspect le plus novateur du projet réside dans l’étape de sonification : comment transformer une texture visuelle abstraite en matière sonore ? Cette question, centrale dans notre recherche artistique, devient un outil de création accessible au public.
Le processus algorithmique que j’ai développé analyse les propriétés visuelles de la texture (contrastes, motifs, couleurs) pour générer un objet sonore correspondant. Mais cette transformation automatique n’est qu’un point de départ : l’étape de retouche acousmatique permet ensuite de sculpter cet objet brut en phrase musicale cohérente avec l’esthétique de l’œuvre.
Acousmatique interactive
Adapter mes techniques de composition électroacoustique à un environnement ludique représentait un défi considérable. Comment préserver la richesse et la subtilité de l’écoute acousmatique dans un média interactif ?
La solution réside dans cette hybridation : le jeu devient un environnement d’exploration sonore où chaque action déclenche des événements musicaux, transformant le gameplay en performance acousmatique.
Défis techniques et artistiques
Préserver l’esthétique originale
Transposer une installation multimédia en jeu interactif pose des questions esthétiques complexes. Comment préserver l'impact visuel de six écrans géants dans un format domestique ? Comment maintenir la richesse de la spatialisation 5.1 sur des systèmes audio standard ?
Ces contraintes nous ont menés vers des solutions créatives : optimisation de l’expérience visuelle pour différentes tailles d’écran, adaptation de la spatialisation pour la stéréo, préservation de l’essentiel de l’expérience esthétique tout en la rendant accessible.
Équilibrage physique et ludique
Le réalisme des simulations gravitationnelles constitue un autre défi majeur. Trop simplifiées, les trajectoires perdent leur poésie physique. Trop complexes, elles deviennent injouables. L’équilibrage entre précision scientifique et plaisir de jeu nécessite de nombreux ajustements et tests.
Tests “blind play”
Prévus pour début août, les tests en aveugle avec de nouveaux joueurs constituent une étape cruciale. Ils valideront l’accessibilité du processus créatif : un utilisateur sans formation artistique peut-il réellement suivre notre démarche et créer sa propre planète musicale ?
Je vous rassure tout de suite : tout a été pensé pour que les outils de l’atelier de création soient simples à utiliser et parfaitement ergonomiques.
Perspectives : Démocratiser l’art numérique
Le jeu comme médiation culturelle
Fluctus Planetarium représente une expérimentation dans le domaine de la médiation culturelle numérique. En transformant une installation d’art contemporain en jeu accessible, nous explorons de nouvelles voies pour la diffusion d’œuvres expérimentales.
Cette approche répond à un enjeu contemporain majeur : comment rendre accessible un art souvent perçu comme élitiste ? Le jeu, par sa dimension interactive et ludique, ouvre des possibilités inédites de démocratisation artistique.
Vers de nouvelles formes transmedia
L’expérience de Fluctus Planetarium s’inscrit dans ma démarche transmedia plus large, où littérature (De la Mort à la Vie), composition électroacoustique (Hydrophonia) et création ludique (Musique & Moi, Ascendance) convergent vers un écosystème créatif cohérent.
Cette approche permet d’explorer un même univers artistique sous différents angles, chaque medium révélant des aspects spécifiques de la création tout en nourrissant les autres.
Sortie et perspectives
Fluctus Planetarium entre actuellement en phase de finalisation, avec une sortie stable prévue pour septembre 2025. Les retours des tests d’août détermineront les derniers ajustements avant la mise à disposition du public.
Au-delà du simple divertissement, ce projet ambitionne de proposer une nouvelle forme d’expérience artistique : un jeu qui serait aussi un outil de création, un environnement d’exploration esthétique, un espace de collaboration entre artistes et public.
Fluctus Planetarium interroge ainsi les frontières entre création et réception, entre art élitiste et culture accessible, entre contemplation passive et participation active. Une expérience transmedia qui transforme chaque joueur en co-créateur de l’univers sonore et visuel que Louis Jeanne et moi-même avons imaginé.
L’installation originale de Fluctus Planetarium (8 écrans + 5.1) reste en recherche de sponsors et de lieux de diffusion. Contacts pour programmation : page ‘contact’
Suivez l’avancée des travaux de Fluctus Planetarium sur la page jcploquin.itch.io